Cevan Torossian | Bonjour Jean Viard.
Jean Viard | Bonjour.
Cevan Torossian | Merci d'avoir accepté notre invitation. Jean Viard, vous êtes sociologue, directeur de recherche associé au Cevipof Sciences Po et au CNRS. Vous avez sorti récemment un livre intitulé "La révolution que l'on attendait est arrivée." Le réenchantement du territoire. Jean Viard, quel est votre regard sur la crise sanitaire que nous avons traversé, qui n'est pas d'ailleurs terminée ? Et est-ce que cette crise a changé les aspirations profondes des Français ?
Jean Viard | On est au milieu d'une pandémie, qui peut durer 10 ans, 20 ans, on ne sait pas. Donc on est au milieu d'un processus de changement qui est un événement tellement énorme dans l'histoire de l'humanité qu'en fait, on ne le vit que par la contingence de ce qu'on connaissait : les masques, les vaccins, pas les masques, est-ce que le gouvernement a bien fait, pas fait... Mais si vous vous mettez dans 200 ans, vous regardez dans 200 ans l’histoire, vous allez vous dire : "Il y a 5 milliards d'hommes qui se sont enfermés chez eux pour sauver les plus improductifs." Et vous vous dites "C'est bizarre, c'est une société dont on disait qu'elle n'est que sur le paraître et que sur l'argent. Et elle a arrêté l'argent et arrêté le paraitre pour sauver les improductifs." Si vous racontez l'histoire comme ça, c'est plus la même histoire. Et ce n'était jamais arrivé dans l'histoire de l'humanité. C'est-à-dire que tout le monde s'est arrêté et en plus, c'est un virus qui s'est répandu en deux ou trois mois sur la planète. Ce qui veut dire qu'en deux ou trois mois, les hommes ont touché les hommes. Si on peut dire comme ça. Parce qu'il y a eu déjà eu des pandémies, mais d'abord, elles mettaient des décennies à circuler. Et en plus, quand elle arrivait, on ne savait pas d'où elle venait. Donc si vous voulez il n'y a pas de pandémie mondiale. Donc c'est un peu comme les guerres mondiales. Il y a eu une première Guerre Mondiale 14-18. Ça c'est la première pandémie mondiale et effectivement, qui a arrêté le monde et qui donc le bouleverse parce que toutes nos hiérarchies sont remises en question. Est-ce que l'argent, c'est ce qu'il y a de plus important ? Est-ce que le paraître, c’est ce qu'il y a de plus important ? Moi, je pense qu'il faut construire le récit de cette victoire humaniste, mais en même temps, c'est une tragédie créatrice. Il y a eu entre 5 et 10 millions de morts à la fin, il y en aura 20 ou 30 millions. Mais on a sauvé entre 200 et 300 millions de vies. Vous voyez que c'est une rupture dans l'histoire de l'humanité qui va se diffuser dans le temps, c'est-à-dire que les artistes vont s'en saisir, les romanciers actuellement. C'est un peu des gens comme moi, des sociologues qui peuvent analyser à chaud c'est notre métier. J’en discutais avec Leila Slimani l'autre jour, je lui disais : “Leila, quand est-ce que tu penses que tu écriras sur la pandémie ?” Elle me dit peut-être dans 10 ans. Donc, il faut se représenter le chemin que fait dans nos imaginaires, dans nos mentalités et dans nos valeurs. Un événement de cette taille, ça va prendre du temps.
Cevan Torossian | Et donc ces bouleversements, vous considérez que ça va ça va aussi entraîner des bouleversements sur les aspirations profondes finalement, des Français qui ont été bouleversés par cette crise sanitaire ?
Jean Viard | Pas que des Français. Je dirais si vous voulez, c'est mai 68 puissance 50, par exemple, pour donner un ordre de grandeur parce que, comme en mai 68, on n'a rien cassé. C'est pas comme une guerre. Moi, je n'ai jamais cru à l'augmentation du chômage. On était deux à dire avec Nicolas Bouzou qu'est-ce que c'est que ce discours où il y aura 1 million de chômeurs de plus ? En mai 68, on a arrêté la société pendant plusieurs mois, il n'y a pas eu de chômage de plus il y a eu un redémarrage économique, exactement celui qu'on connait maintenant. Parce que quand on arrête une économie, les gens se mettent pas les pieds sur la table. Ils réfléchissent, ils repeignent leurs magasins, ils lisent, ils discutent... Donc au fond, c'est un énorme moment de formation collective et là, on a tous appris à servir du numérique. Je parle de Zoom, tout le monde sait s'en servir. Au fond, on a fait un progrès technologique extraordinaire. Le télétravail s'est précipité dans les entreprises. Il aurait fallu 50 ans. Et d'un coup, le rapport au travail a complètement changé. Les salariés qui ne peuvent pas faire du télétravail se disent : "Et moi, comment je me réorganise ?" Les enseignants qui ont fait des cours par télétravail : "Attendez, vous croyez vraiment que je vais continuer à aller tous les jours faire mes cours ? Mais non attendez j'y vais deux jours par semaine, je fais des cours, mais aller pour un cours, une après-midi ça vaut pas le coup." Donc vous voyez, tout ça est en train de bouger, y compris qu'il y a des gens qui sont à Phuket, était pleins tout le temps les hôtels de Phuket. Parce qu'il y a des gens qui sont allés travailler, quand on est en télétravail, ça va aussi vite si on est à Phuket que si on est dans la Vallée de Chevreuse. Vous voyez tout ça, ça fait des proximités et des lointains. Et puis, on a compris une chose si vous voulez, la période précédente, c'était l'affrontement entre les sociétés ouvertes et les sociétés fermées. Au fond, on avait posé l'idée que les chaînes de valeurs devaient organiser le monde. Donc, si c'était moins cher, on prenait. Pourquoi ? Parce qu'on a oublié la guerre, et on avait oublié les risques de pandémie. On pensait que la paix était définitive au fond et que les pandémies, on saurait toujours les arrêter. Et ce n'est pas vrai. Donc si vous voulez cette règle de la domination des chaînes de valeur qui a été utile parce que c'est grâce à ça que Reagan et Thatcher ont fait tomber le communisme en Europe. Faut pas rêver non plus. Ce n'était pas pour rien. On entre dans une nouvelle période. Comment on s'en est sorti ? On s'en est sorti en articulant coopération et frontières. Avec le masque, les 1 km, les frontières... et en même temps coopération. On n'a pas arrêté de regarder ce que faisaient les autres, de les copier, voir ce qui marchait, Les 276 laboratoires de recherche ont travaillé la main dans la main, donc on a coopéré et réinventé la frontière. Au fond, on revient à un modèle frontière et coopération et je pense que ça va être le code culturel des 50 prochaines années, c'est-à-dire que ça va se trouver dans toutes nos activités, dans toutes les entreprises comment on coopère ? Et comment on joue de la frontière ? Et comment on joue ça dans la vie privée, dans la vie familiale, dans la vie professionnelle ? Et là, on est sur un nouvel équilibre. Certains ont parlé d'exode urbain depuis 18 mois. On sait qu'il est encore trop tôt pour quantifier réellement le phénomène.
Cevan Torossian | Quelle place voyez-vous pour la région parisienne et pour les régions dans le futur ?
Jean Viard | Alors, il y a deux choses. On estime qu'un million de couples se sont séparés. En Chine, on est à 10% à Wuhan. Donc on est dans les mêmes grandeurs. On estime qu'il y a 2 millions et demi de personnes qui sont en train de déménager et qu'il y a 2,5 millions de personnes qui ont quitté leur emploi alors qu'ils avaient du travail parce que d'un coup ils se sont dit : "Mais au fond quel est le sens de mon métier ?" Et donc là, c'est des choses, c'est en cours, mais ça, c'est des choses qu'on sait à peu près. Une fois qu'on a dit tout ça, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'au fond, la société est en mouvement, et que les gens, chacun d'entre nous se dit, c'est un peu comme si vous aviez eu un cancer. Vous êtes guéri. Qu'est-ce que vous allez faire du temps qui vous reste ? Est-ce que vous allez reprendre la vie exactement là où vous étiez avant ? En fait, non. Donc, même ceux qui n'ont pas été malades, qui n'ont pas connu de malades, etc. On se dit : "Qu'est-ce qu'on va faire du temps que j'ai maintenant ?" C'est pour ça que les gens se disent : "Je m'en vais, ça m'intéresse plus." Ou au contraire, "Mon boulot a du sens, etc." Et souvent, ils se disent : "Bon attends, si je peux faire du télétravail, autant aller habiter à Tours qu'à Paris, finalement c'est 1h05 de train, et avec le prix de mon loyer à Paris, j'ai une grande maison au bord de la Loire. Donc c'est ça le modèle qui se passe. Il se passe que les gens se déplacent le long des voies de chemin de fer et du numérique. À 1 heure des grandes métropoles. Ça peut être dans l'Île-de-France. On peut aller à Beauvais, on peut la à Méru, on peut aller, mais on peut aussi aller à 1 heure. Reims, par exemple, gagne beaucoup et on va, comme cette population qui se déplace ce n'est pas celle qui avait choisi depuis 30 ans d'aller vers les métropoles régionales, qui sont maintenant à un prix de loyer ou d'achat pas très loin de Paris. En dessous, mais pas très loin. Donc, c'est souvent sur la voie 2. C'est Angers, c'est Laval, c'est Reims. On allait peu vers l'Est, on allait plutôt vers le sud. C'est ces villes, je ne dirais pas secondaires ce n'est pas gentil, mais qui n'étaient pas de la première attractivité parce qu'elles sont ni au bord de la mer, parce que ni au bord des pistes de ski. C'est ni Annecy, ni effectivement Rennes ou Nantes. Et donc, on voit ce phénomène. On voit ça en Provence, avec Draguignan, avec Cavaillon, avec Manosque. On voit ça avec Arras par rapport à Lille. Même des petites villes comme Saint-Dizier, par exemple, qui s'étale un peu à l'est de Reims, ont vu arriver quelques personnes. Mais c'est important pour eux. Parce que même s'il n'y en a pas beaucoup, ceux qui n'étaient pas encore partis de ces endroits-là se disent : "Mais au fond, c'est bien d'être là puisqu'il y a des gens qui viennent." Donc si vous voulez ça revalide des territoires non seulement par les arrivants, mais parce qu'ils portent avec eux l'idée que cet endroit est un bon lieu et qu'on peut y faire vie et faire carrière. Donc ça revalide l'énergie du local. Donc c'est comme ça qu'il faut regarder les choses, mais ils ne vont pas partout. Il y a deux extensions de la métropole. D'abord qu'est-ce qu'une métropole ? Une métropole, il faut partir de Twitter. 2006. Il n'y a pas longtemps qu'on a inventé Twitter. Facebook c'était juste un peu avant. On est rentré dans la civilisation numérique. On va dire à ce moment-là pour prendre une date repère. Je pense que Twitter était une bonne date. Avant, on commençait à avoir des ordinateurs, mais ce n'est pas la civilisation numérique. Là, ce qui se passe, c'est que pendant la pandémie, on a pu communiquer que par le numérique, c'est un peu comme après 45 où d'un coup on a découvert l'essence et les voitures. Avant, la plupart des gens n'avaient pas de voiture. Il y avait les riches qui avaient des voitures et les livreurs, les camions. Et d'un coup, on s'est dit : "Quand je vais voir quelqu'un, quand je vais travailler, je dépense de l'essence : trains, voitures, bus, etc." Et nous d'un coup, on se dit : "Non, quand je vais voir quelqu'un, je fais un zoom." Le premier lien il est numérique. Ça ne veut pas dire qu'on ne se verra plus. Encore qu'il y ait des endroits il va falloir se battre pour se voir. Mais ça, c'est le premier lien. Et donc, ce lien, il définit un territoire d'efficacité. Bien sûr, il peut aller partout, mais encore faut-il qu'il y ait le haut débit et ensuite, pour qu'on soit dans la réalité des pratiques sociales, il faut qu'on ait des capacités de mobilité, essentiellement par train, pour agréger dans les centres villes. Au fond, c'est ça, si vous voulez une ville numérique. La société numérique, c'est un endroit où la toile est tendue partout, mais il y a des hubs et des nœuds qui sont des extensions. Il y a des lieux où il y a des zones blanches. Les métropoles, ce sont les hubs, c'est-à-dire les métropoles, il y en a 200 sur la planète. En France il y en a 8, on va être gentil on va dire 15 parce que les élus locaux ont tous voulu avoir le titre de métropole, ne nous fâchons pas avec eux ! Une métropole, c'est là où la densité de la toile croise la densité des cerveaux des artistes, des intellectuels, des financiers, des entrepreneurs et des politiques. C'est-à-dire, on croise les deux, mais ce qu'on a compris déjà depuis un moment, Paris se dépeuplait, perdait 10 000 habitants par an. Donc ça veut dire que le processus de ne pas devoir habiter dans la métropole ou ne pas pouvoir car c'est trop cher, ce n'est pas bien pour les enfants, etc. était déjà là. Mais là, on est de plus en plus nombreux. Il y a 430 000 Parisiens qui ont quitté Paris pendant la pandémie sur 2,2 millions, je crois. Ça veut dire qu'ils se sont rendus compte que la plupart était en télétravail, mais ils se sont rendu compte qu'ils pouvaient très bien travailler de leur résidence secondaire ou d'un autre endroit qu'ils avaient loué. Et donc, on s'est rendu compte que la métropole est un lieu indispensable, mais on n'est pas obligé d'y habiter. Et donc ça si vous voulez, c'est une vision nouvelle, c'est un peu comme le télétravail. On s'est rendu compte brutalement qu'on pouvait télétravailler, et que ça augmentait la productivité. Voyez, c'est les deux processus qui sont semblables et il faut les rattacher pour penser les territoires à ce qu'on avait vu avec les gilets jaunes il y a 3 ans. Au fond, c'était quoi les gilets jaunes ? Les gilets jaunes c'était essentiellement des gens qui vivaient en lotissements, ou des ruraux, des zones qui se sentent loin. C'est des gens qui se définissent comme étant à l'extérieur. Ils vous disent pas, pour reprendre l'exemple de Méru, "J'habite à Méru", ils vous disent : "J'habite à 1 heure de Paris". Ou ils vous disent s'ils vont à Saint-Dizier : "Je suis à 3 heures d'une métropole", donc ils se définissent comme étant à l'extérieur. Donc ils ne sont pas dans un corps politique. Ils sont en dehors du corps politique et dans un pays où il faut rappeler qu'il y a 16 millions de maisons avec jardin pour 12 millions d'appartements et que 70% des Français ont un jardin. Attention, la ville est extrêmement minoritaire. Et les gens qui n'ont pas de jardin, ils ne sont que 30%. Et encore, dans ces 30%, il y en a beaucoup qui ont deux maisons. Il faut bien avoir tout ça. Donc la ville au fond, la métropole, je vous l'ai définie tout à l'heure elle a deux extensions. Elle a cette extension, gilets jaunes populaires, ceux qui sont hors de, ceux qui ont été la révolte des gilets jaunes. Et puis là on a une deuxième extension, on va dire, c'est l'extension des résidences secondaires, des lieux patrimoniaux bien reliés par des transports rapides, mais des lieux patrimoniaux. Il y a ces deux extensions, il y a des endroits où elles se chevauchent, des endroits où elles ne se chevauchent pas. Et ça prend notamment l'Île-de-France, bien entendu, et puis les grands axes de trains autour de l'Île-de-France.
Cevan Torossian | Jean Viard l'organisation du travail a connu un bouleversement depuis le début de cette pandémie avec l'essor du télétravail. Dans un premier temps forcé en raison des restrictions sanitaires. Depuis, on sait que le télétravail a été réduit, mais il continue d'être pratiqué dans les entreprises. Or, jusqu'ici, on peut dire que le bureau incarnait d'une certaine manière le collectif d'une entreprise, en rassemblant dans un même lieu physique tous les collaborateurs, quel que soit leur niveau hiérarchique. Quelle est votre vision sur la façon de travailler demain ? Sur le rôle des interactions entre collègues ? On parle d'un lieu de socialisation. Et quel est pour vous le rôle du bureau ?
Jean Viard | Alors ce matin, je regardais les chiffres il y a 21% des salariés aujourd'hui en début novembre, qui sont en télétravail en moyenne 2 jours par semaine. Mais disons que là, c'est une conséquence de la rupture qu'a représenté la pandémie. Mais on n'est pas organisé plus ou moins. Il peut y avoir des gens qui n'ont pas été en télétravail pendant la pandémie, qui vont se dire : "Mais attendez, moi ça je peux le faire", ou d'autres qui l'étaient, etc. Mais aujourd'hui, on en est à ça. On en est à 1 salaire sur 5. Je crois qu'il faut se dire une chose simple, ce qui est en train de se passer, c'est qu'on rapproche l'art de vivre de l'art de produire. Quelle est la question que se posent les gens ? C'est au fond "comment je pourrais gagner ma vie sans rupture totale avec ma vie de famille, mon quartier, mes voisins, etc ?" C'est vers ça. On retourne vers une société du local et de la livraison au fond. Et le télétravail, c'est du travail libre à domicile. Mais c'est comme Amazon, Amazon, il y a 21 millions de Français qui vont chez Amazon. On est sur ce même modèle. La question qu'il faut se poser, c'est il y a trois groupes sociaux, on l'a bien vu pendant la pandémie, qui ont des trajets différents. Il y a les gens qui produisent des biens ou l'agriculture ouvriers. En réalité, ils habitent souvent à côté de leur lieu de production, y compris parce que la plupart des usines sont sorties des villes. Et donc les gens habitent à 5 ou 10 kilomètres dans des maisons lotissements. Les gens effectivement du care et du service qui ont travaillé tout le temps, on ne peut pas, ou très peu, les mettre en télétravail. Donc la question pour eux, c'est comment on peut rapprocher travail et cadre de vie ? Ça nécessite de reprendre complètement la question du logement social pour le spatialiser, c'est à-dire, comme disait Jules Ferry, un fonctionnaire d'hôpital a droit à un HLM dans le quartier de l'hôpital un instituteur, un policier, voire une caissière de supermarché, etc . Tous les gens du care et du service, la grande question, ça va être la réorganisation du parc social. Ça, c'est un enjeu territorial majeur. Si vous regardez bien la ministre en a déjà parlé des sujets qui sont en train de monter. Il y a le troisième groupe, le télétravailleur, le télétravailleur, ça peut représenter 40%, peut-être 50% des gens qui peuvent faire 1, 2 ou 3 jours par semaine. Cette population-là, au fond, elle rapproche le travail puisqu'elle le met chez elle. Mais en réalité, c'est pas chez elle qu'elle a envie de le mettre. C'est à côté de chez elle. Si vous voulez, on est dans cette question, donc est ce qu'on va mener les politiques pour créer des tiers-lieux et des lieux de co-working ? Il y en a 2 500 en France aujourd'hui, Je pense qu'il en faut un minimum de 10 000 parce que je pense que la vraie question, c'est d'avoir 2 lieux de travail. D'avoir un lieu de travail, là où on habite, où il y a un collectif de travail qui est bâti sur le voisinage. On n'est pas dans la même entreprise, on n'a pas de rapports syndicaux, hiérarchiques, etc. Mais par contre, on se voit toutes les semaines, 1 jour ou 2, on mange à midi ensemble, à la sortie du collège, on a nos enfants, à la salle de sport, au marché, à la mosquée, à l'église. Donc, au fond, on enrichit la vie locale et donc ça veut dire que là, on crée un collectif de réflexion, y compris "Combien tu gagnes à Air France ?" "Ah oui tu gagnes ça, moi dans ma Start Up c'est comme ça" etc. C'est-à-dire que ça créé ce qui n'existe pas, c'est-à-dire au fond des collectifs territorialisés du travail qui vont donner y compris des lieux de réflexion, parce que des gens qui n'ont pas le même métier que vous, ils vont vous dire : "Qu'est-ce que tu fais aujourd'hui ?" "Je suis en train de dessiner ça, etc." L'innovation, elle ne l'est pas dans les moments où on travaille comme ça. On dit souvent, c'est à la machine à café où on innove le plus. Ça veut dire qu'il y a ce lieu-là. Et puis il y a le deuxième lieu, c'est l'entreprise où là il y a le collectif de travail, des gens qui sont dans la même entreprise. C'est un deuxième système. Les deux systèmes vont plus ou moins s'articuler. On voit bien en ce moment certaines entreprises qui se disent "si nous nous créions des tiers-lieux ?". Alors moi je dis mais non, l'intérêt du tiers-lieu, c'est que ce soit des gens d'entreprises différentes sinon vous créez deux fois, des structures de même nature. Donc là, il y a débat sur ces sujets. Ça va dépendre de ce qui se passe derrière. Ça va dépendre des politiques publiques. Mais si on arrive à un modèle qui me semble idéal, on va avoir ces lieux qui sont au fond les maisons du peuple numérique. Ça correspond à un endroit où on va travailler. Ça correspond à un endroit où on va manger. Ça correspond à un endroit où il y aura des expositions d'artistes ou le soir, ça va servir pour faire des spectacles, etc. C'est une maison du peuple numérique qu'on est en train d'inventer. On peut tout à fait y mettre la maison des services publics. Il y a une salle avec des fonctionnaires qui fassent des papiers, des vieilles personnes ou des gens qui ne savent pas faire leurs impôts, etc. On peut le penser au fond comme le lieu numérique. Allez dire sur la place du marché pour faire une carte postale. À mon avis, c'est comme ça qu'il faut qu'on fasse, mais je ne sais pas jusqu'où on ira, parce que ça nécessite au fond que la question du management soit réglée. C'est que c'est très difficile de manager les gens dans cette situation. Voyez, il y a tout ça. Et puis, il y a la question qu'est-ce qu'on garde dans l'entreprise ? Parce que, prenez les réunions, un des grands temps du commun en France, c'est le mardi et le jeudi, c'est les jours de réunion. Depuis les 35 heures, on a tout le monde dans l'entreprise deux jours par semaine. C'est le mardi et le jeudi. Mercredi il manque tout le temps quelqu'un, plus la majorité des femmes sont à temps partiel à cause du mercredi pour garder les enfants. Et puis, le vendredi et le lundi, il y en a toujours qui ont pris parce qu'ils sont partis en week-end, etc. Alors il y a que 2 jours où il y a tout le monde. Donc en ce moment, c'est le moment des réunions, donc tout le monde est là. Bon, est ce que demain, on va faire des réunions en présentiel ou pas ? Moi, je disais ce matin dans une conférence que j'avais à Lyon sur le télétravail, je disais "à mon avis mélangez les deux" parce que ce n'est pas les mêmes salariés qui sont efficaces. Parce qu'en télétravail, celui qui n'a rien à dire, il peut rien dire. En réunion, il y a plein de gens qui ont l'art de reprendre l'idée qui a été dite 10 minutes avant à l'autre bout de la salle, le croiser avec l'idée de l'autre côté... Vous avez l'impression qu'ils ont eu pleins d'idées. En fait, ils n'en n'ont eu aucune. Et donc la créativité de chacun n'est pas la même suivant les deux dispositifs. Donc je pense que ça va beaucoup dépendre de ça. Et il me semble qu'à terme, beaucoup d'entreprises vont faire des réunions tantôt en présentiel, tantôt pas en présentiel. Et du coup, ça va dérégler les jours. Parce que si effectivement, vous dites : "Bon ben mardi on fait une réunion, mais on est pas présentiel." Les gens ne viennent pas, etc. Donc on est sur ce nouveau modèle du temps et d'espace avec l'idée, voyez en ce moment je travaille sur La Défense, il y a à peu près 180 000 salariés, je travaille pour un des plus gros propriétaires. Quelle est l'hypothèse ? L'hypothèse qu'on a c'est qu'on a 20% des mètres carrés qui sont vides. Ça nous pose un problème, même si La Défense profite du Brexit pour récupérer des sociétés anglaises. Mais c'est un phénomène d'opportunités. Qu'est-ce qu'on va faire de ces gens qui, au fond, vont venir 2 ou 3 jours par semaine ? Qu'est-ce qu'ils veulent ces gens ? Ils veulent une résidence secondaire. Ils veulent un lieu, un petit appartement où ils dorment, où il y a leurs affaires. Et puis ils partent le mercredi, par exemple, et ils reviennent le lundi d'après ! Mais entre temps, ben, on a tout enlevé. On a tout nettoyé. C'est propre, ils reviennent. Ça a servi à autre chose. On l'a loué, mettons 4 jours en Airbnb, ou 4 jours à des touristes anglais. Ils reviennent, tout est remis en place. Les chemises sont dans le tiroir, les tableaux sur le mur etc. Au fond, on va vers de la conciergerie de logements, mais par dizaines de milliers à La Défense, on peut considérer qu'il faudra peut-être 10 ou 20 000 logements de ce style pour correspondre à la population de La Défense. On va vers la ville secondaire qui va être un des modes d'usage de la ville, qui faut donc organiser, penser le modèle économique, etc. Et en même temps, se dire que les villes se sont déjà des lieux de célibataires. Parce que prenez Paris, plus de 50% des logements sont habités par des personnes seules. New York, c'est 60-70%. Parce que la ville, c'est quoi ? La ville, c'est le lieu de la jeunesse. Et que c'est le lieu de la rencontre amoureuse. C'est le lieu où on revient quand on se sépare. Parce que le modèle, en gros, c'est je monte vers la métropole vers 18-20 ans, au moment où je me stabilise, c'est à dire en moyenne, le premier CDI c'est 29 ans, et le premier bébé c'est 30 ans et 4 mois. On peut mettre un lien entre les deux phénomènes dans l'âge adulte. Moi je dis on est adulte, C'est ce qu'on m'a toujours appris en sociologie : être adulte, c'est savoir se nourrir et se reproduire. C'est les deux définitions des adultes. Et du coup effectivement, après, on quitte la métropole parce qu'on va faire ses enfants avec un jardin, phénomène qui s'accentue. Et puis on se sépare, on revient et vous êtes sur ces modèles. Et puis, en fin de vie, vous allez prendre votre retraite dans un endroit que vous avez particulièrement aimé pendant vos vacances. La retraite, c'est vécu sur le modèle des vacances longues, donc soit c'est le lieu où vous racontez que vous êtes de là, breton, kabyle ou provençal, donc là où vous alliez régulièrement en vacances et que vous y allez. Soit c'est un endroit où vous avez été en vacances et que vous y allez aussi. Donc ça veut dire que là, vous requittez la ville et vous revenez à la ville quand ? À la fin, quand vous êtes tout seul, parce qu'effectivement, si vous êtes tout seul, que vous avez encore l'état de vous déplacer, vous allez aller près d'un grand hôpital dans une ville parce que vous vous dites le problème de la santé devient central. Vous voyez, c'est tous ces âges de solitude qui font qu'il y a les jeunes, il y a les couples en rupture, il y a les très vieux. Et puis, il y a évidemment les touristes et les gens. Prenez Paris. Il y a 2 200 000 habitants. 700 000 salariés qui travaillent, dans ces 2 millions, il y en a 700 000 qui travaillent dans la ville. Mais il y a 1 million de travailleurs qui rentrent tous les jours dans la ville. Mais il y a 2,5 millions d'autres qui rentrent dans la ville tous les jours, 2,5 millions d'autres ! Et dans ces autres, il y a des provinciaux, des Européens qui viennent pour le boulot du monde entier. Il y a des touristes, il y a des promeneurs, il y a des gens qui viennent pour un spectacle culturel, etc. Donc une ville c'est un moteur, alors on a trop mis le pouvoir en disant "les gens qui dorment, votent". On a donné le pouvoir sur les villes à ceux qui dorment et pas à ceux qui produisent. Donc ça nous donne ces villes, où bientôt on ne pourra plus rentrer, le vélo est roi, etc. On en fait un cadre d'habitat. Mais est-ce qu'une ville c'est un cadre d'habitat ? Ou est-ce que c'est un moteur de production ? Si c'est un moteur de production, il faut donner le droit de vote à ceux qui y travaillent. C'est pour ça que moi je plaide pour qu'on ait tous deux droits de vote : un dans mon travail et un en dehors. Et si vous faites ça, regardez Paris, ça change tout. Vous avez effectivement, 2 millions d'habitants, dont les enfants, ça fait beaucoup moins de votants, mais pas beaucoup d'enfants enfin quand même. Mais vous avez 700 000 travailleurs qui viennent tous les jours, 1 million de travailleurs qui viennent tous les jours ! Si ce million a le droit de vote, je vous assure que les systèmes de transports ne sont plus les mêmes. Justement, on parle de Paris sur le sujet de la métropolisation. Cette métropolisation, elle a marqué quand même le développement des grandes villes à travers le monde depuis 10-20 ans. Et aussi un certain nombre de nos grandes villes en France.
Cevan Torossian | Est-ce que vous pensez que cette métropolisation est un phénomène, une tendance durable dans le monde post-COVID ? Ou va-t-on vers un changement de modèle, une démétropolisation ?
Jean Viard | Non, non, je ne crois pas. Je pense parce que je vous ai défini la métropole comme le lieu d'articulation de la pole numérique, la densité des cerveaux premium on va dire comme ça, même si la formule peut être désagréable, mais dans laquelle j'intègre les universitaires, les artistes, etc. Les ingénieurs de haut niveau, la recherche, etc. Donc je pense qu'on a besoin de carrefours et c'est pour ça que je dis attention, la ville, ce n'est pas qu'un lieu de sommeil, c'est d'abord un lieu carrefour entre le réel et le virtuel. Et c'est un lieu où il y a des dizaines de millions de gens qui viennent tous les ans. C'est ça, Paris. Je ne sais plus combien de gens viennent par an 30, 40 millions, 50 millions ! C'est cet énorme hub. Bon. Le problème, c'est qu'on est pas obligé d'habiter ces lieux, moi, je ne crois pas du tout à la fin de la métropole, je crois à la fin des métropoles pour y être tous les jours. Je crois à la métropole secondaire, c'est-à-dire ça redevient un lieu essentiel de création, de production, d'éducation essentielle. Le lieu où on éduque la jeunesse, c'est la métropole et donc c'est le lieu de l'innovation. Mais effectivement, petit à petit, les métropoles se diffusent dans le territoire et en gros, à 1 heure de transport, la métropole, c'est-à-dire une immense tâche. Moi, je dis il y a le cœur de la métropole et la ville jardin autour. Et la ville jardin pour ici ça va Mortagne-au-Perche jusqu'à Tours, la vallée de la Loire. En gros, on retrouve, on retrouve Paris et les cathédrales. C'est à peu près les villes cathédrales. La question qu'on a en France est qu'on a le même modèle politique depuis 1789. Donc, du coup, toute cette ville jardin n'est absolument pas organisée en fonction de l'échelle de la vie des gens. Résultat quand ils veulent manifester, soit ils font des ZAD, soit ils font des ronds-points. Ils inventent des lieux politiques parce que les lieux politiques, institutionnels, on est sur ce genre de modèle. Soit on redéfinit les cartes politiques, on recrée des nous, des nous à l'échelle de la vie des gens. Disons la carte des collèges par exemple, c'est un "nous" assez fort, et à ce moment-là, on crée effectivement le Grand Paris comme on fait Marseille en grand. Mais quand le Président de République fait Marseille en grand, il n'a pas changé les cadres politiques. C'est tous ces enjeux sur lesquels il faut qu'on réfléchisse. Parce que ce qui est en train de se passer, c'est qu'on modifie nos systèmes de mobilité. On les complexifie puisqu'on développe les mobilités de proximité, ce qui d'ailleurs peut être une solution écologique à la mobilité globale, même s'il faut faire attention à l'impact du numérique en matière écologique. Mais c'est sûr que si vous venez à Paris une fois par semaine, que vous y dormez et que vous repartez, vous consommez beaucoup moins d'énergie, etc. Il y a tous ces modèles, alors soit on va penser ces modèles avec des façons nouvelles, soit effectivement les structures politiques en place, on va essayer de les récupérer pour effectivement défendre les prébendes et les places de ceux qui les occupent.



